En guise de prologue

À ses commencements la philosophie s’est répandue dans les rues d’Athènes, à l’ombre des platanes en fleur, se mêlant au chant des cigales. Au grand air, sans manuels. Socrate n’a jamais écrit une ligne. Sa philosophie est orale. Les exposés fixent la pensée, les longs développements découragent l’esprit. Avec son ironie habituelle, Socrate demande à ses interlocuteurs de se montrer concis : « Protagoras, dis-je alors, il se trouve que je suis un homme sans mémoire et, si l’on m’en dit trop long, j’oublie quel est l’objet de l’entretien ! (…) Par égard pour moi, taille sur tes réponses et, si je dois te suivre, fais-les plus courtes. »

Dialogue vivant, toujours recommencé, la philosophie suit le mouvement de la pensée qui doute, se contredit, s’aiguise, s’approfondit. Penser c’est peser des idées : les frotter, les confronter les unes aux autres. Les explorer, les exténuer jusqu’à percevoir le secret de leur sens.

Insolent, le philosophe dérange avec des questions que personne ne se pose. Ou que nous abordons dans la vie quotidienne sans prendre le temps de nous y arrêter vraiment : une naissance, un deuil, une histoire d’amour, la rencontre avec le Mal, par exemple. Modeste, Socrate interrompt la démarche assurée de ses concitoyens d’une phrase : « Je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien. » Savoir son ignorance : sans cette prise de conscience il n’y a pas de philosophie. Pouvoir s’étonner est merveilleux : nous prenons conscience que nous avons un cœur et une raison. L’étonnement est un prologue au recommencement. Il réveille le monde à chaque instant, le remet en question. Cela prend des allures de provocation. Les certitudes sont plus confortables que le doute, les idées reçues, véhiculées par la famille, l’école, la société, nous dispensent de penser. On préfère avoir tort à plusieurs que raison tout seul.

Être conscient de ne rien savoir exige une conversion de l’âme. On ne peut mettre la lumière dans des yeux aveugles. Pour regarder le grand soleil des Idées selon Plotin, néoplatonicien du IIIe siècle, l’œil doit se faire solaire. Philosopher suppose une rupture avec tout ce que l’on sait ou croit savoir. Alain, philosophe rationaliste, lance cette formule : « Penser c’est dire non. » Partit à l’aventure, quitter les grands boulevards des idées admises, les rivages tranquilles des coutumes, des croyances, gagner le grand large. Le dénuement, condition d’une renaissance.

Grâce à la méditation – l’acte philosophique par excellence -, chaque route débouche sur un carrefour. Le familier devient étrange, la plus sûre conviction se change en hésitation. Le philosophe ne possède pas un savoir, il va à sa recherche. Le sage n’est pas un savant. La philosophie ne s’apprend pas. Mais on peut apprendre à philosopher. La vérité ne se trouve ni au fond d’un puits ni au ciel mais en nous : « Connais-toi toi-même », telle est encore la simplicité du message socratique. La vérité est une conquête progressive et provisoire.

On imagine le philosophe hors de ce monde, insensible au cours des choses, aux aléas de la vie. Le dramaturge Aristophane ridiculise Socrate parlant aux nuées célestes. Thalès, le célèbre géomètre et astronome du VIIe siècle av. J.-C., tombe dans un puits et déclenche les rires d’une jeune servante. Ces moqueries sont nées avec la philosophie. Elle a toujours eu mauvaise réputation : inutile, obscure, subversive. Les Athéniens ont condamné Socrate à mort, l’accusant de corruption envers la jeunesse et d’impiété.

Or, c’est la réalité de ce monde qui intéresse le philosophe. Ici et maintenant, il convient de vivre, de bien vivre. La philosophie épouse les mouvements contradictoires de l’existence. Elle nous accompagne dans les moments douloureux, joyaux, cruciaux. Phare signalant les écueils, c’est une boussole qui nous oriente. On peut vivre sans philosopher. Mais vit-on aussi intensément, profondément et avec une même lucidité ?

Prendre de la distance avec les choses pour mieux les comprendre est la vocation de la conscience. La philosophie est l’apprentissage de la liberté. Devenir ce qu’on est, ou ce que l’on n’est pas encore, accomplir sa destinée. Atteindre le bonheur, le vrai, le bien, le beau qui, selon Platon, relève d’une même aspiration. Un idéal de sagesse, auquel nous aspirons. Parce que le monde n’est pas raisonnable en lui-même, la philosophie se présente comme un besoin suprême d’explication, un art qui peut se nommer l’art de la vie.