La promenade maritime


            Aller se promener est une mesure de précaution à prendre avant d’envoyer tout promener. Un principe de sagesse en somme. « Ne pense pas à toi ; regarde au loin «, recommande Alain au mélancolique. Mélancolique ou non, on commencera par envoyer promener notre cher ego : le grand air dégonfle l’esprit de sérieux, déploie l’âme qui se ratatine sur son sort, rallume l’imagination que tout emploie à éteindre.

            Voir en grand, en large, est une échappée possible à l’asphyxie de nos pensées. Celles qui tournent en boucle, s’entortillent sur elles-mêmes. Loin des yeux, loin du cœur, nous refoulons nos idées noires derrière la ligne d’horizon. La mer et les vents d’ouest chassent toutes les dépressions quand les forêts sont des couvercles sur les âmes. Nous voulons une grande visibilité, la lumière océanique. Les déserts comme les cols enneigés relèvent davantage de l’expédition. Nietzsche affirmait des contrées panoramiques qu’elles sont « étonnantes et pleines d’enseignements : mais sans beauté » (Aurore, § 513). Trop vaste un paysage nous dévaste, nous laisse étourdis au bord du chemin.

            Nous ne sommes pas d’humeur champêtre ni héroïque, nous voulons des embruns et le ciel, l’étendue changeante de la mer.

            La promenade n’est pas seulement une issue de secours ; elle constitue un voyage en modèle réduit. Comme toujours seul le premier pas coûte : prendre ses bottes, la porte, l’air ! Commencer c’est rompre. Belle simplicité ! Voilà qui effraie : toute chose qui s’initie demande un geste ordinaire, efficace dans ses effets, susceptible de bouleverser notre existence : ouvrir une valise, acheter un journal sans les cigarettes, quitter la table, éteindre son téléphone portable, s’en aller, ne pas revenir. La vie ne tient qu’à un fil. En général, il suffit amplement à nous ficeler !

            Aller se promener est à la portée de chacun, un plaisir sans prix. Le temps est notre bien, mais la vitesse nous possède. Accélération de nos affaires – grâce à l’informatique, à l’hyper communication -, vies au galop, il est permis d’en avoir plusieurs. Mais on ne vit qu’une fois. Raison supplémentaire de lever des vents contraires à cette course folle, de reprendre, quand cela nous chante, la maîtrise de notre allure.

            Nous solliciterons le paysage avec naturel en évitant toute ressemblance de loin ou de près avec les randonneurs épinglés par Paul Morand : « Les dimanchards qui n’y laissent que des papiers gras et les poètes qui n’y cherchent que des symboles. »