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A son arrivée au Café des Terrasses, Bartholomew dit :

 - Au cœur de l’après-midi j’aimais, sur les quais de Nantes, observer le ballet des bateaux, la perspective des digues, les fumées âcres, les gens affairés, les jeux de la lumière. J’ai tout quitté pour les couleurs de votre pays. J’ignore quand je reverrai le sourire de ma mère.

 Pendant trois générations, ma famille a produit du pastel à Toulouse. De l’or bleu. L’hôtel d’Assezat, non loin des bords de la Garonne, témoigne de notre passé.

            Après la ruine retentissante des pays de Cocagne, mon père est devenu négociant de bleu, à Nantes. J’ai appris chez lui le mélange des couleurs. Leur transparence et leur opacité chez Maître Beers. Leur impossible pureté chez Maître Lucas.

  Un papillon bleuté s’est posé au coin de ma paupière gauche. C’est une marque de naissance. J’entre dans ma dix-neuvième année.

            La nuit dernière, j’ai tracé l’esquisse de ma vie. Mentalement et sans précipitation. En sept commandements. J’estime que vous pouvez les connaître :

-       écrire des lettres d’amour, de la poésie,

-        peindre la mer,

-       écarter la couleur noire de ma palette,

-       me lever à l’aube (puisque le soleil écrase tout),

-       prendre un modèle : la nature,

-       prendre un exemple : les grands maîtres.

Bartholomew devint silencieux. Il se tourna vers le fond du café et vit une jeune fille, assise, les jambes croisées, attentive, au visage régulier, hâlé.

Un homme plutôt âgé dont une moitié de moustache disparaissait derrière un grand verre d’anisette et qui semblait jouer avec ses doigts fit remarquer avec précaution :

- Cela ne fait que six. Sauf erreur de ma part, il manque un commandement.

Bartholomew acquiesça. Sans quitter des yeux la belle inconnue, il murmura :

- Vivre ainsi et quand il sera un peu trop tard pour tout, se souvenir de ce que l’on a vécu.